Istanbul

Laurent Herrou

Laurent Herrou est écrivain. Son travail, dans le domaine de l’autofiction, lui a ouvert les portes de revues internationales (Pylône et Écritures en Belgique, Brèves au Québec, TowerJournal aux États-Unis, Hétérographe en Suisse, et D’ici là, Rue Saint-Ambroise et Monstre en France). Il a travaillé avec Guillaume Dustan (Balland), François Bon (Publie.net) et Félicie Dubois (Emoticourt). Son prochain livre, Journal de Bord à Montréal, paraîtra chez Jacques Flament sous le titre La part généreuse en 2014.

 


Tu pars pour la première fois à Istanbul au mois de mai. Tu as pris une formule tout compris, voyage et hôtel, pour quelques jours seulement, tu ne connais pas la Turquie, tu n’es pas certain d’avoir évoqué une seule fois dans ta vie la possibilité de visiter Istanbul. Tu connais des tas de personnes par contre qui t’en ont vanté les mérites. Tu as entendu nombre de superlatifs élogieux qui t’ont laissé de marbre. Tu te souviens de ce que les voyages produisent comme effet sur toi, à l’opposé souvent du sentiment général. Tu ne le fais pas exprès, tu as une tendance à vivre les choses de manière émotive, et non pas visuelle.

Tu espères pourtant que la ville va changer quelque chose en toi, que sa perception modifiera enfin l’absurde saturation que tu as de la vie.

Tu écris :

« Il aurait fallu regarder la ville quotidienne avec le même détachement curieux, la même anxiété nerveuse que l’on avait appliqués à Istanbul depuis le hublot de l’avion, puis dans le bus entre l’aéroport et le quartier de Taksim que nous avait recommandé un expatrié enthousiaste plutôt que le taxi qui nous aurait conduits certes directement à l’hôtel, mais sans avoir compris dès le premier pied sur le bitume, sac au dos, que l’on arpentait une capitale comme les autres, il faudrait savoir regarder la ville dans laquelle on vit avec la même neutralité envers sa population et ses dérives, la même bienveillance envers ses vieillards courbés et leurs traditions, s’ouvrir au sentiment de n’être finalement nulle part à sa place et ne plus jamais rien revendiquer. »

Tu fuis les touristes. Tu fuis le regard des étrangers sur la ville turque, tu ne te reconnais jamais dans la façon dont le voyageur arpente la ville. Tu voudrais t’asseoir à une terrasse de café et y passer la journée – rien ne t’en empêche, sinon une culpabilité double que tu trimballes depuis l’enfance, qui t’oblige à honorer l’autre, ses désirs, ses envies : tu es une femme au foyer, une épouse, tu es docile en apparence mais en vérité quelque chose bouillonne au fond de toi que tu étouffes pour ne pas l’affronter.

L’homme qui t’accompagne est photographe et son travail te suit à la trace. Tu as publié à ses côtés comme tu vis avec lui : vous avez l’art en commun, en plus des sentiments. Tu es un homme toi aussi. Tu découvriras finalement que dans la ville turque, mieux vaut être un homme, même européen, qu’une femme. Tu craignais avant le départ quelque chose : ce n’était pas une frayeur physique, ni la peur de persécutions. C’était plutôt un positionnement, politique, citoyen ou social, c’était des rumeurs qui te parvenaient depuis la toile, sur une intolérance à l’homosexualité.

Tu es un homme, tu es homosexuel, tu es un écrivain – c’est l’un de tes titres.

On t’a rassuré de la pire des façons : on t’a pris pour quelqu’un de raciste ou de paranoïaque, on t’a donné des conseils de mère de famille conservatrice sur la manière de bien se tenir en public, on t’a parlé des Turcs comme certains parlent des Arabes. On ne t’a pas accompagné dans le parcours historique, politique ou religieux de la Turquie, comme tu le demandais. Tu connais peu la géographie – tu ne t’y es pas intéressé suffisamment, au fond : tout est de ta faute – mais tu sais quand même que la Turquie est à cheval entre l’Asie et l’Europe.

Tu penses à Troie, tu voudrais t’enfermer dans une structure plus costaude qui te ferait comme une seconde peau et te permettrait d’entrer dans la ville, à l’abri de toi-même.

Tu écris :

« Le hasard avait voulu que j’emporte en voyage deux romans dont le personnage principal avait le visage déformé, hideux, insupportable au regard : le premier le cachait derrière une cagoule quand la seconde s’y construisait, s’y définissait, je contemplais les photographies que tu avais prises de moi dans la ville turque et je n’y reconnaissais pas les sentiments qui m’avaient alors assailli et que l’expression de mes traits, impassible, modèle, ne reflétait pas, je dissimulais mes doutes derrière un masque de peau qu’Istanbul, féroce, cherchait à écorcher – tu avais visité seul la Mosquée Bleue quand, à vif, je n’étais plus arrivé à faire face. »

Tu pousses la porte des restaurants populaires du quartier de Küçük Pazar. Tu es accueilli d’entrée de jeu par une méfiance à l’égard de tes origines – tu as cherché à gommer toute différence entre toi et l’Autre, tu portes un jeans bleu marine et un tee-shirt de la même couleur, neutre, sans inscription. Mais tu as les cheveux longs et bouclés des filles d’Orient et l’homme qui t’accompagne a un appareil photo à la main qu’il braque sur les devantures, sur les passants et parfois sur toi, malgré tes lunettes noires. Tu as beau vouloir passer inaperçu, tu sais que ça n’arrive pas.

Tu es beau et tu es différent.

Tu as quarante ans passés mais ça ne se voit pas. Tu n’es pas efféminé dans ta façon d’être, mais tu es féminin malgré toi. Les hommes te regardent parce que tu les effraies. Et parce qu’ils sont attirés par toi, depuis l’enfance – sans en comprendre la raison. Tu as fait de cette malédiction un atout. Tu t’en sers à coups de sourires et d’efforts linguistiques. Les défenses tombent et la méfiance que tu as ressentie quand tu es entré dans le restaurant fond quand tu te déplaces entre les tables et les plats, indiquant du doigt ce que tu mangeras – et qui dénote un appétit que les hommes apprécieront. Tu es dans ton élément, tu portes les parts d’une pizza mince à la pâte croustillante à tes lèvres en laissant le gras couler le long de tes mains et de ta barbe.

Tu es un homme et tu ne juges pas.

On te sourit en retour, et puis on t’oublie : tu t’intègres en parlant fort, en habitant le restaurant comme tu le ferais dans le pays qui t’a vu grandir. Tu es un mélange toi-même, tes origines se partagent entre les roux du Nord et les indiens du Pakistan. Tu portes un prénom musulman et ton grand-père gît sous une tombe qui n’a pas de dalle et dont la tête est dans l’axe de la Grande Mosquée.

Tu as ta place ici.

Tu as cherché à parler la langue très vite, tu as appris quelques mots en espérant que ce serait suffisant et que tes qualités te permettraient de comprendre le reste au jour le jour. Tu as saisi des mots au fil de ton voyage, dont tu te sers avec parcimonie et qui te font rire parce que tu les trouves jolis. Tu comprends quand une femme se penche sur des poussins et te regarde en disant : küçük et un autre mot que tu ne décryptes pas, que le mot veut dire : petit. Tu te rends compte une fois de plus qu’on peut étrangement combler une langue entière au moyen de quelques mots bien servis, qui en amèneront d’autres. Tu voudrais que le temps te soit offert pour retenir enfin la prononciation différente des s, s avec cédille, c et ç qui se mêlent habilement à l’écriture du turc pour en modifier les sons et te perdre face aux panneaux de signalisation et aux formules de politesse.

Tu écris :

« J’avais la faculté de mémoriser rapidement les langues étrangères et leur accent particulier, je travaillais par étymologie et logique mathématique pour reconstruire le langage d’après ce que je comprenais de sa phonétique ou de sa grammaticalité, j’avais été paresseux avant Istanbul parce qu’il me semblait que mon talent s’émoussait avec l’âge, aussi n’avais-je prêté l’oreille au turc que la veille du départ, comprenant, mais trop tard, que la langue aurait demandé une application plus grande lorsque l’on me souhaitait la bienvenue dans un café, que je remerciais avec un temps de retard et que le serveur, dubitatif sur mon origine, me priait dans un anglais malaisé de répéter ma commande. »

Tu comprends sur les rives du Bosphore, le visage face aux vents de l’Asie, qu’Istanbul te demande du temps et que tu n’en as plus assez à lui consacrer. Tu te renfermes en prenant conscience de cette lacune d’existence qui t’empêche de prendre part à cette vie qui t’appelle. En cela, te raisonnes-tu, Istanbul a réussi son pari : la ville a réveillé en toi quelque chose que tu espérais y trouver et que tu as déjà peur de perdre. Tu dors au milieu de la journée, écrasé de fatigue dans ta chambre d’hôtel, parce que tu ne veux pas te réveiller en Europe – et la formule soulève à nouveau un débat qui t’échappe et dont la réponse s’affiche clairement le long des rues d’Istanbul : tu es en Europe. Tu ne veux pas revenir au pays et tu ne peux pas rester non plus. Tu as des engagements, des rendez-vous. Tu voudrais aussi ne plus partir nulle part, parce que chaque voyage te blesse atrocement – tu en chercheras les raisons par écrit plus tard, au retour, mais tu ne retrouveras plus les sentiments qui t’agitaient sur le pont Galata, quand la nuit allumait ses petites veilleuses le long du marché aux poissons et que tu découvrais que tu aimais être simplement là, à nourrir les chats pouilleux de tes arêtes.

Tu reprends l’avion pour la France : tu sais que le retour te rendra à la littérature et tu nourris le projet, comme tu l’as fait auparavant avec New York, Paris ou Montréal, de réagir au voyage au moyen de ce médium photographie/texte que tu partages avec l’homme qui t’accompagne.

Tu écris de courts textes qui s’ancrent dans un quotidien décalé. Lui photographie derrière toi, autour de toi, parfois sur toi et il t’illustre ou s’oppose à toi visuellement. Vous trouvez ensemble un équilibre dans la mesure où ce qui te manque en réaction visuelle est donné par son regard à lui – et tu portes les émotions ailleurs avec la langue que tu emploies et les faiblesses que tu avoues.

New York s’est vécu ainsi pendant cinq semaines le long des lignes de métro, au cœur de l’hiver. Votre travail a trouvé un éditeur.

Paris s’est conjugué une première fois autour des œuvres d’art qui égrainaient la capitale. La seconde fois, c’est ton passé qui a donné le ton, les années que tu y as écoulées et qui ont mordu ta chair cruellement – tu seras frustré dans ce projet-là parce qu’une fois encore, le temps te manquera (et peut-être le courage) pour aller puiser au sein même de la douleur.

Tu pars à Montréal seul, et l’homme qui t’accompagne réagira à ta solitude en associant la sienne, niçoise, photographique, à tes descriptions de l’Acadie et du rêve brisé qu’elle représente à tes yeux.

Pour Istanbul, tu décides que tu vas remonter le temps.

L’homme qui t’accompagne te montre les photos qu’il a prises de la ville et de toi, dans cet ailleurs qui t’a remué, et tu prends conscience de la matière qui s’offre à toi. Tu commences à écrire quand un avion d’une compagnie française s’abîme dans le Pacifique entre Rio et Paris.

Tu écris :

« Quatre jours étaient passés depuis Istanbul, et trois notes sur le sujet, et le drame qui avait coûté la vie à deux cent vingt-huit personnes ne me permettait plus de revenir en arrière pour une raison qui n’avait rien de noble, mais servait à blinder mon esprit contre l’horreur de leur expérience : évoquer la Turquie, c’était remonter le temps vers une date antérieure à l’accident qui n’abriterait mon retour derrière aucune statistique rassurante, de celles que se murmureraient quelques heures plus tard les passagers d’Air France avant d’embarquer, et j’avais besoin d’échapper au crash des autres pour avoir une chance de reprendre l’avion – j’en acceptais la monstrueuse formulation et planifiais un prochain voyage. »

Ta peur te rattrape.

Mais tu as besoin de la littérature.

Et la littérature a besoin de l’Autre.

Tu penses aux hommes turcs : tu les as trouvés forts et humbles, serviables mais jamais obséquieux, tu as eu de la chance dans tes rencontres et tu en as fait une généralité. Tu avais envie que les hommes turcs te plaisent, non pas dans une démarche personnelle, intime, mais dans un quotidien que tu espérais différent de celui que tu vis à domicile. Tu es fatigué de l’agressivité et les hommes turcs ne t’ont pas bousculé malgré les foules qui se pressent le long des avenues de Sultanahmet ou de Taksim. Et s’ils l’ont fait, par mégarde, ils s’en sont excusés comme tu t’excuses toi-même, systématiquement.

Vous vous êtes souris et vous avez continué votre chemin.

Tu voudrais que ton chemin s’arrête à Istanbul.

Tu sais que la ville t’a convaincu de ce qu’elle offrait de praticité (logement, alimentation, transport – tu as particulièrement aimé les funiculaires), de possibilités (Istanbul Modern, Institut Français) et de contradictions (religions, entrée dans l’Europe, jusqu’à ce pont monumental qui relie l’Asie et l’Europe, Bogäziçi Köprüsü, et dont les piliers se dressent par-dessus les minarets de la Mecidiye Camil d’Ortaköy). Tu t’es posé suffisamment de questions – sur le statut de la femme, l’appel du muezzin, la jeunesse stambouliote, les écrivains et la Turquie (Pierre Loti et le café d’Eyüp, Agatha Christie et le Pera Palas qui n’existe hélas plus), l’Orient-Express et le trafic incessant des pétroliers sur le Bosphore – pour alimenter cette interrogation quotidienne que tu proposes par tes textes et qui dessine à la fois les lignes d’une société et ta silhouette noyée au milieu d’elle. Tu as besoin de chercher d’autres réponses que celles que l’on te sert dans les agences de voyage, les discours politiques ou les guides touristiques. Tu sais qu’il n’y a que dans la ville que la vie se comprend. Tu n’as pas oublié les mots turcs, ils s’accrochent à toi dans la journée, envahissent tes rêves et tu les prononces le matin, avec le sourire aux lèvres.

Tu es aidé d’un photographe dans ton travail, c’est un atout considérable : l’œil voit des choses qui ne cessent de t’échapper, de se dérober à toi. Tu écris la ville, lui la fixe. Vous êtes à la fois les entomologistes, et les insectes sur lesquels ils se penchent.

Tu gardes en mémoire la tête renversée de la Méduse au bas d’une colonne de la Yerabatan Sarayi, et la pièce de monnaie que tu as jetée dans les eaux glacées de la citerne byzantine. Tu ne t’es pas transformé en statue de pierre mais le lendemain l’homme qui t’accompagne a pris une série de photographies et s’est enthousiasmé de la danse unique de tes cheveux autour de ton visage.

Tu sais qui tu es.


Pour citer cette page

Laurent Herrou, « Istanbul » dans MuseMedusa, <http://musemedusa.com/dossier_1/herrou/> (Page consultée le 13 décembre 2017).


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